Dans le champ de la psychothérapie, peu de concepts ont autant bouleversé notre compréhension du changement humain que ceux développés par Paul Watzlawick (1921-2007), psychiatre et théoricien autrichien, figure majeure de l’École de Palo Alto. Son œuvre, notamment l’ouvrage fondateur Changements : Paradoxes et Psychothérapie (1975), coécrit avec John Weakland et Richard Fisch, propose une vision radicalement nouvelle de ce que signifie « changer ».
Changement 1 et Changement 2 : une distinction fondamentale
Watzlawick distingue deux types de changement :
Le changement de type 1 (first-order change) désigne toute modification qui s’opère à l’intérieur d’un système sans en modifier la structure profonde. En d’autres termes, les éléments changent mais la logique du système reste identique. Watzlawick illustre ce concept par une métaphore saisissante : dans un cauchemar, courir, se cacher ou crier sont autant de tentatives de changement qui restent prisonnières de la logique du rêve. Seul le réveil — c’est-à-dire un saut hors du système — permet une véritable transformation.
Le changement de type 2 (second-order change) implique quant à lui une modification de la structure même du système. Il ne s’agit plus de faire plus de la même chose, mais de changer le cadre de référence, la logique qui gouverne le système. Comme l’écrit Watzlawick : « Le changement de type 2 est toujours un changement du changement » (Watzlawick, Weakland & Fisch, 1975, p. 29).
« Plus de la même chose » : le piège des solutions tentées
L’un des apports les plus novateurs de Watzlawick réside dans sa théorie des tentatives de solution. Selon lui, ce ne sont pas les problèmes eux-mêmes qui maintiennent la souffrance, mais bien les solutions que les individus tentent d’y apporter.
Il formule ce paradoxe de manière lapidaire : « La solution est le problème ». Autrement dit, face à une difficulté, nous avons tendance à appliquer davantage de la même solution — ce qu’il nomme « more of the same » — sans réaliser que c’est précisément cette répétition qui entretient le problème.
Prenons un exemple clinique : une personne souffrant d’insomnie qui tente de « forcer » le sommeil en se concentrant sur le fait de dormir produit exactement l’effet inverse. La tentative de solution devient le problème. Dans ce cas, une intervention paradoxale — comme la prescription du symptôme — peut constituer un changement de type 2 efficace.
Le recadrage : changer de lunettes pour changer de réalité
Central dans l’approche de Watzlawick est le concept de recadrage (reframing). Il s’agit de modifier le cadre conceptuel ou émotionnel dans lequel une situation est perçue, afin de lui donner un sens différent.
Watzlawick définit le recadrage comme suit : « Recadrer signifie modifier le contexte conceptuel et/ou émotionnel d’une situation, ou le point de vue selon lequel elle est vécue, en la plaçant dans un autre cadre qui correspond aussi bien, ou même mieux, aux ‘faits’ de cette situation concrète, dont le sens, par conséquent, change complètement » (Watzlawick et al., 1975, p. 116).
Le recadrage ne modifie pas la réalité objective mais transforme radicalement la signification que nous lui attribuons — et c’est cette signification qui détermine notre vécu et nos comportements.
Application en thérapie du trauma
Dans le contexte du traitement du trauma et du SSPT, la pensée de Watzlawick offre des perspectives thérapeutiques précieuses.
Les personnes ayant vécu un trauma développent souvent des tentatives de solution qui, bien que compréhensibles, maintiennent leur souffrance : l’évitement des situations rappelant le traumatisme, la rumination, l’hypervigilance. Ces stratégies constituent des changements de type 1 — elles cherchent à gérer la douleur sans modifier la structure du problème.
La thérapie brève systémique et stratégique, héritière directe des travaux de Watzlawick, vise à identifier ces tentatives de solution et à proposer des interventions de type 2 — des changements qui modifient en profondeur la relation du patient à son vécu traumatique.
Comme l’écrit Watzlawick : « Entre stimulus et réponse, il y a un espace. Dans cet espace se trouve notre pouvoir de choisir notre réponse ». C’est précisément dans cet espace que se situe le travail thérapeutique.
Conclusion
La pensée de Paul Watzlawick nous invite à repenser fondamentalement notre rapport au changement. Changer ne signifie pas toujours faire davantage ou mieux — cela signifie parfois faire autrement, penser autrement, percevoir autrement. Dans le cadre de la thérapie du trauma, cette perspective ouvre la voie à des interventions ciblées, respectueuses et profondément efficaces.
« Les problèmes humains sont le résultat de la façon dont les gens traitent le hasard et les difficultés inévitables de la vie » — Paul Watzlawick.
Références bibliographiques
- Watzlawick, P., Weakland, J., & Fisch, R. (1975). Changements : Paradoxes et Psychothérapie. Paris : Éditions du Seuil.
- Watzlawick, P. (1978). La Réalité de la Réalité. Paris : Éditions du Seuil.
- Watzlawick, P. (1980). Le Langage du Changement. Paris : Éditions du Seuil.
- Watzlawick, P., Beavin, J.H., & Jackson, D.D. (1972). Une Logique de la Communication. Paris : Éditions du Seuil.