La confiance en soi et l’estime de soi sont des questions qui reviennent souvent en thérapie.
« Je manque de confiance en moi » est une phrase que l’on entend fréquemment. Elle peut concerner le travail, les relations amoureuses, la difficulté à prendre une décision ou à poser des limites, la peur du jugement, le sentiment de ne jamais être à la hauteur ou encore le besoin constant d’être rassuré par les autres. Pourtant, derrière ce que l’on appelle communément un manque de confiance en soi se cachent des réalités très différentes.
La confiance en soi et l’estime de soi sont souvent confondues, alors qu’elles ne désignent pas tout à fait la même chose. La confiance en soi concerne davantage ce que nous pensons être capables de faire : prendre une décision, affronter une situation nouvelle, défendre un point de vue, entreprendre quelque chose ou faire face à une difficulté. L’estime de soi touche à quelque chose de plus profond : la valeur que nous nous accordons. Il est ainsi tout à fait possible d’être compétent, de réussir professionnellement et même de donner aux autres l’image de quelqu’un de très sûr de lui, tout en étant intérieurement convaincu de ne jamais être suffisamment bien ou de devoir constamment prouver sa valeur.
Cette distinction est importante en thérapie, car elle permet de sortir d’une vision trop simpliste selon laquelle certaines personnes auraient naturellement confiance en elles et d’autres pas. La confiance et l’estime que nous avons de nous-mêmes se construisent au fil de notre histoire et, surtout, dans les relations que nous entretenons avec les autres.
Le regard sur soi se construit dans la relation
Nous apprenons très tôt à nous regarder à travers le regard de ceux qui nous entourent. Un enfant découvre progressivement sa valeur dans la manière dont ses émotions sont accueillies, dont ses besoins sont entendus, dont ses initiatives sont encouragées ou découragées et dont ses erreurs sont considérées. Il ne s’agit évidemment pas d’avoir grandi dans une famille parfaite. Mais lorsqu’un enfant fait suffisamment souvent l’expérience qu’il peut essayer, se tromper, ressentir, protester, réussir ou échouer tout en restant digne d’amour et de considération, il peut progressivement développer la capacité de s’appuyer sur lui-même.
À l’inverse, certaines expériences relationnelles peuvent installer durablement le doute. C’est notamment le cas lorsqu’un enfant est régulièrement critiqué, comparé, humilié ou dévalorisé, lorsqu’il grandit auprès d’un adulte imprévisible dont il doit constamment anticiper les réactions, lorsque l’affection semble dépendre de sa capacité à répondre aux attentes ou encore lorsque ses émotions sont systématiquement minimisées. Il peut aussi apprendre très tôt qu’il vaut mieux ne pas déranger, ne pas contredire, ne pas montrer certaines émotions ou ne pas prendre trop de place.
Un enfant ne dispose évidemment pas du recul nécessaire pour comprendre que les adultes qui l’entourent ont eux-mêmes une histoire, des fragilités ou des difficultés qui influencent leur manière d’entrer en relation avec lui. Il risque donc beaucoup plus facilement de conclure que le problème vient de lui : qu’il est trop sensible, trop exigeant, pas assez intelligent, pas assez intéressant ou simplement pas assez bien. Avec le temps, ces conclusions peuvent devenir tellement familières qu’elles cessent d’être perçues comme des conclusions. Elles deviennent une manière de se définir.
Une lecture systémique du manque de confiance en soi
L’approche systémique permet de déplacer le regard. Plutôt que de considérer le manque de confiance comme une faiblesse située à l’intérieur de la personne, elle s’intéresse aux contextes relationnels dans lesquels certaines manières de penser, de ressentir et d’agir ont pris sens.
Une personne qui demande constamment l’avis des autres avant de prendre une décision peut être considérée comme quelqu’un qui manque de confiance en elle. Mais elle a peut-être vécu longtemps dans un environnement où prendre une initiative entraînait critiques, conflits ou désapprobation. Une personne qui éprouve énormément de difficultés à dire non peut sembler manquer d’affirmation de soi, alors qu’elle a peut-être appris très tôt que poser une limite risquait de provoquer de la colère, du rejet ou un retrait affectif. De la même manière, le perfectionnisme peut être compris non pas seulement comme une exigence excessive envers soi-même, mais comme une stratégie qui a permis, à un moment donné, d’éviter les reproches, de conserver l’approbation des autres ou de maintenir un sentiment de contrôle dans un environnement imprévisible.
Cette manière de regarder les choses change profondément la compréhension du problème. Certains comportements qui nous font souffrir aujourd’hui ont parfois constitué, dans un autre contexte, des tentatives d’adaptation tout à fait compréhensibles. La difficulté apparaît lorsque ces stratégies continuent à organiser notre manière de vivre et d’entrer en relation alors que les circonstances ont changé.
Trauma et perte de confiance en soi
Cette question prend une importance particulière lorsqu’il existe une histoire traumatique. Le trauma ne modifie pas seulement notre rapport à certains souvenirs. Il peut profondément affecter la relation que nous entretenons avec nous-mêmes, avec les autres et avec le monde. C’est particulièrement vrai dans les traumas relationnels : violences, abus, négligence, humiliations répétées, harcèlement, emprise ou relations durablement marquées par la peur et l’insécurité.
Après une expérience traumatique, la personne peut retourner contre elle-même ce qu’elle a vécu. Elle peut se demander pourquoi elle n’a pas réagi, pourquoi elle est restée, pourquoi elle n’a rien vu venir ou pourquoi elle n’a pas réussi à se défendre. Ces interrogations peuvent alimenter la honte et la culpabilité et atteindre profondément l’estime de soi.
Or, face à une situation vécue comme menaçante, nos réactions ne relèvent pas toujours d’une décision consciente. Le système nerveux peut mobiliser automatiquement différentes réponses de survie : combattre, fuir, se figer, se soumettre ou tenter d’apaiser la personne menaçante. Ce qui est interprété des années plus tard comme un signe de faiblesse a parfois constitué, au moment des faits, une réponse de protection.
Le travail thérapeutique permet notamment de replacer ces réactions dans le contexte dans lequel elles sont apparues et de leur redonner du sens. Il ne s’agit pas simplement de convaincre la personne qu’elle devrait avoir une meilleure opinion d’elle-même, mais de comprendre pourquoi certaines réactions ont existé et pourquoi certaines d’entre elles continuent éventuellement à se manifester aujourd’hui.
Certaines expériences relationnelles peuvent également amener une personne à ne plus faire confiance à ses propres perceptions. Lorsqu’elle a entendu de manière répétée qu’elle exagérait, qu’elle était trop sensible, qu’elle comprenait mal les situations ou que ce qu’elle pensait avoir vécu ne s’était pas passé ainsi, elle peut progressivement apprendre à douter de son propre jugement. Elle cherchera alors fréquemment à l’extérieur la confirmation de ce qu’elle ressent : ai-je raison d’être blessé ? Ai-je le droit d’être en colère ? Cette personne me manque-t-elle réellement de respect ou suis-je en train d’exagérer ? Ai-je le droit de dire non ?
Retrouver confiance en soi consiste alors aussi à retrouver progressivement la possibilité de considérer ses propres émotions, perceptions et limites comme des informations légitimes.
Quand les solutions entretiennent le problème
L’un des apports intéressants de l’approche systémique et stratégique de l’École de Palo Alto consiste à ne pas s’intéresser uniquement à l’origine d’un problème, mais également à ce qui contribue à le maintenir dans le présent. Lorsque nous manquons de confiance en nous, nous mettons naturellement en place des stratégies destinées à nous protéger du doute ou de l’échec. Nous demandons l’avis des autres, nous cherchons à être rassurés, nous préparons excessivement certaines situations, nous évitons celles dans lesquelles nous pourrions échouer ou nous essayons d’être irréprochables.
Ces stratégies sont parfaitement compréhensibles et peuvent apporter un soulagement à court terme. Pourtant, lorsqu’elles deviennent systématiques, elles peuvent paradoxalement renforcer le problème qu’elles étaient censées résoudre. Plus je demande aux autres de confirmer que mon choix est le bon, moins je fais l’expérience de ma propre capacité à décider. Plus j’évite les situations dans lesquelles je pourrais échouer, moins j’ai l’occasion de découvrir que je suis capable de faire face à l’erreur ou à l’imperfection. Plus j’attends d’être certain avant d’agir, plus le doute devient une raison de ne pas agir.
Le travail thérapeutique consiste alors à repérer ces cercles qui se sont installés et à introduire progressivement d’autres expériences. Il ne s’agit pas nécessairement de comprendre chaque élément du passé avant de pouvoir changer, mais de découvrir ce qui, aujourd’hui, entretient la difficulté et ce qui peut permettre de remettre du mouvement là où quelque chose s’est figé.
Retrouver confiance ne signifie pas ne plus douter
L’objectif d’une thérapie n’est pas de devenir quelqu’un qui ne doute jamais. Le doute fait partie de notre vie psychique. Il nous permet de réfléchir, d’apprendre, de nous remettre en question et parfois de changer de direction. Avoir confiance en soi ne signifie pas non plus être convaincu que l’on va toujours réussir.
Il s’agit plutôt de pouvoir agir sans disposer de toutes les garanties, de pouvoir se tromper sans que l’erreur devienne immédiatement la preuve de notre absence de valeur, ou encore de pouvoir être désapprouvé sans conclure automatiquement que nous avons tort. C’est aussi pouvoir tenir compte du regard des autres sans lui abandonner entièrement le pouvoir de définir qui nous sommes.
Lorsque les difficultés d’estime ou de confiance en soi sont liées à une histoire traumatique, le travail thérapeutique peut également nécessiter de traiter les expériences qui continuent à produire de la peur, de la honte, de la culpabilité ou un sentiment d’impuissance dans le présent. Il est en effet difficile de construire une relation plus sécurisante avec soi-même lorsque certaines expériences du passé continuent à être vécues intérieurement comme si elles étaient toujours actuelles.
La confiance en soi ne se décrète donc pas. Elle se construit dans l’expérience et, lorsqu’elle a été profondément atteinte, elle peut aussi se reconstruire. Il ne s’agit pas de devenir invulnérable, totalement indépendant du regard des autres ou constamment sûr de soi. Nous sommes des êtres relationnels et la reconnaissance, le soutien et le regard des autres continueront toujours à compter.
L’enjeu est plutôt de pouvoir progressivement devenir soi-même un point d’appui suffisamment solide : écouter davantage ses perceptions, reconnaître ses besoins, poser ses limites, faire des choix et accepter que ceux-ci ne soient pas toujours parfaits. La confiance ne commence peut-être pas au moment où le doute disparaît, mais au moment où celui-ci ne décide plus systématiquement à notre place.
Références bibliographiques:
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